Le déterminisme dans l’histoire

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Le déterminisme dans l’histoire

La perfection et le bonheur des générations futures dépendent des âmes généreuses et des hommes d’action d’aujourd’hui. Attendre un avenir parfait et ordonné des masses fatiguées, découragées, négligées et vagabondes qui s’adonnent aujourd’hui au confort et à la léthargie n’est que rêve et consolation. Le futur se formera à partir des événements présents et fleurira en se nourrissant du présent pour atteindre sa maturité. Tout comme notre existence présente, avec ses bons et mauvais côtés, porte les traces du passé, notre futur aussi sera une copie d’aujourd’hui. Une copie qui se sera développée, étendue, pour former, à partir des expériences de chacun, une société qui en est la somme. Notre vie, avec ses couleurs et ses qualités particulières, est comme une rivière collectant ses eaux des plaines, des montagnes et des sources du passé, s’écoulant dans le futur avec ses nuances et teintes propres. Une rivière qui, tandis qu’elle s’avance vers le futur, charrie les caractéristiques des lieux qu’elle traverse. Si nous observons avec attention cette rivière sur le cours de laquelle nous glissons nous aussi, nous percevrons au milieu de ses flots agités la marque de nos ancêtres, les traces de leurs pas, leur enthousiasme, leurs soucis, leurs idéaux, leurs œuvres matérielles comme celles de leur esprit. Ces ancêtres sont ainsi notre source de vie, de même que notre dynamique historique ; et nous sommes, nous, aujourd’hui, la sève des générations futures.

Si l’essentiel d’un tel héritage est compris, l’esprit d’une nation restera toujours jeune et se perpétuera à jamais, insensible aux multiples altérations du monde et aux changements brusques des époques. Ceux qui nous ont précédés partiront, cédant la place à d’autres qui un jour en feront de même. Je pense que c’est là la formule magique de jouvence éternelle. Les sacrifices que nous faisons aujourd’hui au plan individuel donneront forme, demain, à notre existence en tant que nation pérenne. Affronter les difficultés un sourire aux lèvres nous garantira la vie éternelle tant dans ce monde que dans l’autre. Les héros véritables, contrairement aux héros des utopies qu’ils surpassent, sont ceux à même de préparer notre futur comme celui de l’humanité entière. Ces héros-là ont su tirer le meilleur parti des différents âges de la vie, de l’enfance à la jeunesse et de l’âge adulte à la vieillesse. Ces héros sans nom sont ceux qui franchissent ces étapes d’un pas attentif et réfléchi ; ceux qui, à chaque tournant de la vie, sont prêts à sacrifier quelque chose de leur propre vie pour les autres ; ceux qui, lorsqu’ils doivent mourir, meurent la face tournée vers les royaumes les plus élevés ; ceux qui ont fait le choix d’être pleins d’amour pour leurs semblables. C’est ainsi qu’agissent ces héros inconnus, ayant fait le choix de toujours s’élancer vers l’avant sans jamais en attendre de récompense, comme celui de mourir un jour en parfait inconnu. Ils vivront ainsi à jamais, doux souvenir auprès des générations qui suivront.

Aujourd’hui, si nous ne formons pas des individus qui ont les caractéristiques de ces héros, si nous ne leur donnons pas les moyens de représenter ces dynamiques ou si nous n’arrivons pas à transmettre ces dynamiques de l’esprit et du sens aux différentes étapes de la vie, il nous sera impossible de promettre quoi que ce soit pour l’avenir. En admettant que notre époque actuelle est un principe fondateur du futur, un tel concept doit être apprécié avec perspicacité, conscience, compréhension et patience. Il faut, tout en préservant l’esprit et l’essence de ce principe, faire en sorte que ses aspects ouverts à l’interprétation s’enrichissent en embrassant le futur afin d’éviter que ce dernier ne se développe hors de son lien au présent. Si ces conditions ne sont pas respectées, un résultat malheureux est inévitable. Car selon les principes de la religion aussi bien que selon ceux de la loi naturelle (ach-charî‘a al-fitriyya), il est absurde de penser qu’un quelconque résultat puisse être obtenu si, en aval, — au niveau des causes naturelles —, les conditions n’ont pas été respectées. Le déterminisme (mu‘ayyaniyât), que nous pouvons toujours observer au sein de l’existence, apparaît également dans les événements historiques, sous certaines conditions. Les évènements et personnes qui font maintenant partie de l’histoire sont aujourd’hui comme des graines qui ont été semées dans le sol de l’histoire ou comme des œufs qui ont été conservés dans l’incubateur de l’histoire. À ce titre, ils peuvent être considérés comme les fondements des principes sur lesquels le présent est formé et modelé. De même, les causes qui sont éparpillées telles les graines sur les pentes des collines de l’histoire sont — en terme de causalité — les facteurs qui vont déterminer les conséquences formées par la sagesse, colorées par la justice, exprimées dans la stabilité et formalisées avec intégrité.

Les choses se sont-elles en effet jamais déroulées autrement ? Les jours les plus sombres qui ont été vécus autrefois ne sont-ils pas la conséquence de mauvais agissements anciens ? Le déluge n’a-t-il pas jailli du sol sur lequel marchaient les pécheurs qui ont autrefois défié le prophète Noé ? Les vents qui ont soufflé à Ahqâf, la ravageant de haut en bas, n’ont-ils pas été un acte de purification de ce site autrefois souillé par la tribu ‘Âd (Coran, Sourate 46, al-Ahqâf, verset 21) ? Le sacrifice de Sodome et Gomorrhe n’a-t-il été pas l’aumône donnée par la Terre aux Cieux en expiation des atrocités commises ? La discorde, l’ignorance et la mauvaise interprétation du monde dont ont fait montre les nations d’Asie Centrale, qui sont devenues des loups guettant l’autre à sa porte, n’ont-elles pas les causes de leur destruction par Gengis Khan et Khulagu, et celles, plus récemment, de leur souffrance sous le joug cruel du communisme, du socialisme et du capitalisme ? Les soupirs et gémissements des opprimés, des cris désespérés de Carthage à ceux, déchirants, des martyrs chrétiens, ces cris qui se sont élevés aux Cieux, n’ont-ils pas ruiné le prestige de l’Empire romain ? Le fait de considérer que certains des leurs étaient des « parias » n’a-t-il pas été la cause de ce que l’Inde a été piétinée par les ambitions impériales pendant une si longue période ? Même dans l’histoire récente, presque tous ceux qui ont trahi l’Empire ottoman et sa grande nation, facteur d’équilibre de l’Afrique aux Balkans et des Balkans à l’Asie, ont plus d’une fois payé au prix fort les conséquences de leur acte. N’est-ce pas l’injustice, la tyrannie et la persécution des Lénine, Staline, Hitler, et autres Mussolini, pires oppresseurs qu’ait connu l’histoire, qui a fait que non seulement leurs idéologies, mais aussi leurs statues ont été renversées et jetées au loin, pareilles à de vilains kystes expurgés du corps de l’humanité ?

Malgré toute la tyrannie et le traitement injuste qu’ils ont subis, les premiers musulmans ont noyé leurs ennemis dans leur propre inimitié, et, avec leur justice, ils ont brandi leurs étendards partout dans le monde. Badr et la conquête de La Mecque ont consacré le règne de la justice et de l’équité, Ouhoud, la victoire de l’innocence et de l’iniquité. Tant que ceux qui se battaient avec leur épée se battaient avec leur cœur, les victoires se succédaient. Durant cette période bénie, ce qui semblait de prime abord un champ de défaite s’est révélé au fil du temps un champ de victoire, un arc de triomphe érigé sur le chemin de l’avenir. Par contraste, depuis que, enchaînant le cœur, la force a pris possession de l’épée, toutes les dominations et les autorités matérielles que l’on a fait passer pour des réussites ont-elles apporté autre chose qu’une défaite totale de l’esprit, transformant ainsi les champs de victoire en arènes où se bousculent, omniprésents, les remords de la séparation, l’amertume du cœur, la douleur de l’esprit, la convoitise, et le regret ?

Jusqu’à maintenant, quels que soient le nom, le titre ou la forme sous lesquels le mal nourrit le mal et l’oppression évolue en cercle vicieux d’oppression, tous ceux qui ont semé la sédition ont toujours récolté le mal. Cependant, ceux qui sèment les plants du bien récoltent toujours le bien et l’abondance. Occasionnellement, même si les conséquences des agissements bons ou mauvais sont retardées, leur saison vient et il est certain qu’elles apparaîtront, fleuriront et feront gémir de douleur les oppresseurs. Quant aux opprimés, ils deviennent le moyen du salut et de la félicité. Des années, parfois davantage, peuvent s’écouler entre la cause et l’effet, mais quand vient le terme fixé de l’effet, il se fait si perceptible que la conséquence pour l’innocent est le Paradis dans son absolu, tandis que pour le désobéissant et l’oppresseur, c’est le feu de l’enfer dans son absolu.

Il est possible d’interpréter tout ceci en termes de cause et d’effet ressortissant à l’essence de l’histoire. Tout comme il est possible de l’interpréter comme relevant de la justice inscrite dans la loi naturelle qui gouverne l’univers. L’on peut y voir également une des causes majeures à l’œuvre dans le cycle de l’histoire. Il y a certainement plus d’une cause derrière chaque évènement historique, néanmoins, Celui dont le pouvoir est infini fait des causes un voile de Ses actes et fait qu’elles entourent notre monde. De même qu’elles sont une bénédiction mystérieuse, exactement comme l’attribut de la volonté, qu’Il a accordé à l’humanité, elles sont les accessoires matériels et nécessaires que nous utilisons pour remplir nos responsabilités.

À cet égard, tout comme un petit effort peut parfois être le premier pas vers une formation approfondie, une mauvaise pensée ou un écart de conduite peuvent avoir des conséquences malheureuses. Nous pouvons donc espérer que de lendemains joyeux et colorés, ornés de motifs bénis, naîtront des broderies miniatures qu’exécutent aujourd’hui d’heureuses générations guidées par l’idée du bien, et que de ces lendemains jouisse l’humanité entière.

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